SUR LA ROUTE DU CACHEMIRE, L’OR BLANC DE L’HIMALAYA

INDE, JUILLET-AOÛT 2022

 

SUR LA ROUTE DU CACHEMIRE, L’OR BLANC DE L’HIMALAYA

 

Depuis les hauteurs des montagnes himalayennes jusqu’aux broderies des ateliers de Srinagar, la laine des chèvres Pashmina sert à produire les luxueux vêtements en cachemire vendus à travers le monde.

Notre voyage commence à Srinagar, la perle de la vallée du Cachemire. La ville est bâtie autour du lac Dal où flottent les milliers de « house boats », vestiges de l’époque coloniale, aujourd’hui transformés en hôtels. Embarqués à bord d’un shikara – sorte de petite barque à rames – nous quittons le nôtre pour gagner la terre ferme. Entre les centaines de boutiques et autres vendeurs de rue promettant de vendre « the real pashmina », nous décidons de nous arrêter dans un magasin d’État avec certification officielle. D’avance, j’annonce : « je ne suis pas là pour acheter. Je veux tout savoir sur le cachemire ».

Aaqib Wangnoo, jeune homme trentenaire dirigeant du National Cottage Emporium (NCE), nous fait assoir au fond de sa boutique avant de nous offrir du thé. Fier de son commerce et des châles qu’il y vend (par milliers), Aaqib nous conte l’histoire de la route de l’or blanc.

La laine vient de la région du Ladakh, à la pointe nord de l’Inde. Avec son diamètre de 12 à 14 microns[1] – jusqu’à six fois plus petit qu’un cheveu humain –, la fibre est une des plus fines du monde. C’est ensuite à Srinagar que les châles sont tissés à la main selon un procédé ancestral. Le vêtement produit est alors ornementé de broderies dont la taille et la sophistication peuvent faire monter le prix d’une pièce à plusieurs milliers d’euros.

Aaqib est éloquent lorsqu’il s’agit de partager sa passion du châle. De nombreuses étapes sont nécessaires à sa confection. La laine brute est d’abord lavée et peignée avant d’être filée autour d’une tige en métal. C’est avec les bobines ainsi formées que le tisserand tissera le châle sur son métier. Le châle vierge est ensuite marqué à l’encre par un tamponneur qui imprimera les motifs que suivra le brodeur pour ses ornementations de coton ou de soie. Enfin, le châle est lavé et repassé avant d’être mis à la vente.

 

[1] Nazir A. Bumla, Maria A, Sarfaraz A Wani and Showkeen M Bashir, « Physical Properties of Pashmina Fiber – A Review », Shanlax International Journal of Veterinary Science,‎ janvier-mars 2015

 

 

HISTOIRE

Même si les premières traces d’une industrie de tissage de châles en pashmina datent du 11ème siècle, son origine semble bien plus ancienne. Des traces ont été retrouvées dans des artefacts remontant à l’antiquité, issus de la civilisation de la vallée de l’Indus.

Néanmoins, ce n’est que sous l’époque moghole, au 15ème siècle, que le châle va devenir une marque de noblesse et connaitre un véritable essor. Babur, qui fonde l’empire moghol en Inde, instaure la tradition des Khil’at, ou « robes d’honneur » : il offre des tissus luxueux aux membres de la cour en signe de faveur royale. La tradition s’étant jusqu’en Iran où les empereurs safavides la perpétuent à partir du 18ème siècle.

Avec les vagues de colonisation européenne, le pashmina voyage vers l’Angleterre. C’est une fois en Europe que le pashmina sera rebaptisé Cachemire, du nom de la région d’origine des châles. La popularité du tissu ne fait que grandir, gagnant la France puis l’Europe au 19ème siècle sous l’impulsion de la future impératrice Joséphine. Un regain de popularité depuis les année 1990, grâce à l’engouement des grandes marques pour sa finesse, assoie le cachemire au rang des incontournables des garde-robes de luxe.

 

LE TISSAGE

 

Sur l’initiative d’Aaqib, nous partons à la rencontre des artisans de Srinagar qui façonnent les châles. Première étape, le tissage. Le rickshaw slalome à toute allure entre les voitures en klaxonnant les malheureux qui respectent trop le code de la route. En banlieue de la ville, nous entrons une maison uniquement faite de parpaings en béton. L’absence de rampe pour guider la main lorsque l’on grimpe les escaliers donne à cet immeuble une sensation d’inachevé.

Merraj Udim est installé dans une petite pièce sombre. Il manie une grande machine faite de bois et de fils qui montent et descendent en tous sens. De ses mains expertes, il fait mouvoir l’ensemble à la manière d’un marionnettiste, avec précision et rapidité. La navette, sur laquelle a été enroulée la précieuse laine, traverse le métier à tisser de droite et de gauche à chaque passage du battant. Malgré la vitesse, il faudra plusieurs jours pour finaliser le châle. Il travaille ici avec son frère, installé dans une pièce voisine. Ils cumulent à eux deux plus de 30 ans d’expérience. A Srinagar, le métier d’artisan est transmis de génération en génération et le père d’Aaqib commerçait déjà avec le père de Merraj.

Du métier à tisser sort un châle vierge. Dans la tradition de confection cachemirie, le châle doit être agrémenté de broderies en coton ou en soie. En fonction de la finesse et de l’étendue des broderies sur l’ouvrage, le châle va porter différents noms. Ainsi, le Hashidar porte ses broderies sur son périmètre extérieur. Le Paldar suit la même confection mais avec des borderies plus larges. Les broderies sur le Botidar sont encore plus fines. Sur le Jali, les chemins de broderies sont dispersés sur l’ensemble du châle, se rencontrant harmonieusement par endroits. Enfin, le Jama, le plus luxueux de tous, est intégralement couvert de broderies qui cachent tout à fait le pashmina.

Une fois le châle vierge finalisé, il est apporté à un tamponneur. Les motifs qu’il y imprime servent à guider le travail du brodeur.

 

LE TAMPONNAGE 

 

Nous reprenons la route vers un autre quartier de la banlieue de Srinagar. Un escalier rustique en ferraille qui dépasse d’une maison, elle aussi toute en parpaings nus, nous hisse au premier étage. Mushtaq, tamponneur professionnel, est assis par terre devant une table basse sur laquelle repose un châle à la couleur unie. Autour de lui, les étagères semblent prêtes à s’écrouler sous le poids des tampons entassés là, sans hiérarchie apparente. Une forte odeur acide embaume l’air moite. C’est l’encre, nous précise-t-on.

Après une courte pause pour nous saluer, Mushtaq reprend son travail. Il plonge une brosse dans un seau rempli d’une encre noire qu’il va ensuite frotter contre un petit tampon rectangulaire d’une dizaine de centimètres. Une fois imbibé, le tampon est posé sur le tissu. Un coup de poing bien placé sur l’ensemble finit de marquer le châle. Chaque nouveau coup de tampon suit le précédent avec une précision chirurgicale. La continuité des motifs sur l’ensemble du tissu dépend de cette étape cruciale.

 

LA BRODERIE

 

Une fois les motifs encrés, le châle peut être envoyé au maître brodeur. Nous le retrouvons chez lui. Nar Mehraj est assis seul dans le coin d’une vaste pièce vide. La lumière naturelle l’inonde depuis deux fenêtres de chaque côté. Il lève à peine la tête quand nous rentrons, concentré sur son ouvrage méticuleux. Si la concentration des horlogers a une telle reconnaissance qu’elle est honorée d’un proverbe populaire, en regardant Nar, parfaitement immobile, dont seules les mains semblent animées de petits mouvements secs et calculés, on se dit que les brodeurs du Cachemire méritent aussi une maxime !

L’enchevêtrement des fils relève tout autant de la patience que du prodige. Patience parce que la pièce qu’il est en train de broder, un Paldar, va lui prendre près d’un mois pour être finalisée. Les Jali et les Jama, peuvent, eux, prendre jusqu’à un an. Et prodige parce que les motifs ajoutés un à un, millimètre par millimètre, couleur par couleur, finissent par s’imbriquer harmonieusement les uns avec les autres dans une symphonie de détails.

Une fois finalisé, le châle est envoyé chez un laveur. Nous arpentons de nouveau les rues. Nous nous glissons le long d’habitations serrées. Le pavé humide descend vers une rivière qui coupe le quartier en deux. Nous entrons par un chemin étroit chez Mudasir. Un bélier, qui mâche une touffe d’herbe dans un coin, pose sur nous un regard endormi.

 

LE LAVAGE

 

L’arrière-cour de la maison est composée de deux grands bassins en escalier remplis d’eau, elle-même puisée dans la rivière qui coule en bas. Mudasir, un sourire aux lèvres, prend un châle qu’il trempe généreusement dans une eau savonneuse. Une fois imbibé, c’est avec surprise que nous le voyons frapper de manière très vigoureuse ce châle tout neuf contre une pierre. Le bruit sec du tissu qui cogne la roche me fait frémir à chaque coup.

Mais le châle est extrêmement solide. Il résiste avec aise à tous les coups qui lui sont assénés sans que les broderies ne bougent d’un fil. Une fois séché, le châle est ensuite repassé dans une grosse machine organisée autour d’un cylindre central dont l’intérieur est chauffé à 100 degrés par de grosses résistances. Mudasir peut laver et repasser jusqu’à 350 châles par jour.

Une fois le produit fini entre les mains, nous souhaitons en savoir plus sur la matière première. Si la laine pashmina est une des plus chères au monde, c’est parce que sa qualité est exceptionnelle. Aaqib m’explique qu’il achète le pashmina à Leh, la capitale régionale du Ladakh. C’est là que les nomades vendent la laine entre 30 et 150 euros le kilo, selon sa qualité.

 

LES NOMADES

 

Tôt le matin, nous prenons un taxi partagé en direction de Leh, 418 km à l’Est. Pendant 12 heures, nous grimpons les montagnes. A mesure que nous nous élevons vers le ciel, le décor prend des teintes lunaires. La végétation disparait, laissant la place à une terre rocheuse et désertique.

A Leh, nous rencontrons Nawang Phuntsog, directeur du Nomadic Wooden Mills, un magasin de pashmina qui prône un artisanat durable, respectueux des traditions et des modes de vie des populations nomades. Une partie de ses recettes leur est ainsi reversée.

Ce n’est qu’en été, lorsque les températures sont plus clémentes, que les nomades du Chantang remontent vers les hauts plateaux himalayens, à plus de 5000 mètres d’altitude. Narwang, lui-même issu d’une famille semi-nomadique, nous présente son oncle qui vit à une dizaine de kilomètres d’un campement nomade et qui accepte de nous emmener. Nous grimpons dans son 4×4.

De 3500 mètres d’altitude de Leh, nous recommençons à monter. Nous franchissons le col de Tanglang qui culmine à plus de 5300 mètres. Sur ce chemin de haute montagne, nous croisons, parmi les travailleurs qui réparent la route, quelques femmes assises par terre qui, pendant leur pause, filent la laine pashmina brute autour d’une bobine en métal. La laine est la première source de revenus des populations du Changtang. Depuis les bergers qui partent avec les chèvres sur les pâturages de hautes montagnes jusqu’aux femmes assises sur le bord de la route, tout le monde participe à l’activité.

Redescendus à 4700 mètres d’altitude, nous nous arrêtons sur le bord de la route à une vingtaine de kilomètres du lac Tsokar. Oubliée du réseau électrique et de l’eau courante, notre guest house vient compléter un petit groupement de maisons d’une dizaine de maisons au milieu de montagnes désertiques.

 

La région du Changtang recouvre la partie occidentale du haut plateau tibétain et s’étire sur plus de 1600 km du Ladakh indien jusqu’à la province du Qinghaï en Chine. Cette vaste région aride abrite une population estimée à 500 000 nomades vivant du nomadisme pastoral à des altitudes variant entre 4200 mètres et plus de 5500 mètres.

Lorsqu’on est si haut, l’oxygène se fait rare. On suffoque. La nuit, on se réveille constamment de cauchemars de noyade dans une grande bouffée d’air qui n’en amène jamais assez dans les poumons. Il faut plusieurs inspirations, très profondes, à s’en faire exploser la poitrine, avant de retrouver une respiration normale. Tout effort est soumis à cette contrainte. La nuit est courte. Tant mieux, la vie nomade est (très) matinale. Nous partons avant 6h pour le campement.

Nous arrivons au creux d’une vallée. Une vingtaine de tentes enlacent de part et d’autre un cours d’eau. Des yacks pâturent en liberté. La vingtaine de familles qui habitent les lieux possèdent plusieurs centaines de têtes de bétail. Les moutons et chèvres, entassés dans des enclos fermés par des murets en pierres, portent chacun une tache bleue, rouge, rose ou verte… le troupeau porte la couleur de la famille à laquelle il appartient. Sans eau courante ni électricité, trouvant abri sous des tentes en laine chauffées à la bouse de yack séchée, les nomades ont la vie dure.

Le soleil se lève mollement derrière les montagnes quand les bergers et bergères rassemblent les troupeaux à grands renforts de fouets et de lance-pierres pour partir vers les pâturages d’altitude. Ils n’en reviendront que le soir, parfois après le coucher du soleil. Pendant ce temps, les femmes restées au campement travaillent à l’élaboration de tapis et d’habits en laine de yack pour l’hiver. Les hommes nettoient les enclos, notamment pour en récupérer les bouses de yack qui serviront à chauffer les tentes pendant l’hiver.

 

Au sein des troupeaux, des petites chèvres à la fourrure fine et lisse se distinguent des autres. Ce sont les chèvres pashmina. Leur fourrure, redoutablement chaude, leur permet de survivent à la rudesse de l’hiver, quand les températures descendent parfois sous les -30 degrés.

Ce n’est qu’une fois par an, au début de l’été, lorsque les animaux perdent naturellement leur duvet d’hiver, que les bergers se rassemblent pour collecter la laine. A l’aide d’un petit râteau métallique, ils viennent peigner la toison de la chèvre, ligotée et posée sur les genoux du berger assis par terre. Les chèvres ne sont pas tondues, seul le surplus – ce qui tombe naturellement – est collecté. Pendant l’opération, la chèvre proteste un peu, apparemment plus contre le fait d’être attachée que contre la collecte elle-même qui, m’assure-t-on, est indolore, presque comparable à un massage. Sur une même chèvre, les éleveurs peuvent récolter entre 150 et 300 grammes de laine brute. Une fois nettoyée de ses impuretés (secrétions, poils, terre, feuilles etc.), la laine ne pèse plus que 35% de son poids initial.

Entièrement issue d’un élevage traditionnel, la laine pashmina d’Inde est considérée comme une des meilleures. Sa production à taille humaine, avec un élevage en plein air, par nature respectueuse de l’environnement, ne représente que 1% de la production mondiale de pashmina. En tête des producteurs, on retrouve la Chine (70% de la production mondiale) avec qui l’Inde partage le plateau tibétain, puis la Mongolie avec 20%.

Si, aujourd’hui encore, le pashmina du Ladakh reste une des laines les plus prisées au monde, les moyens de production industrialisés du voisin chinois menacent la filière. La laine récoltée dans des élevages intensifs,tissée par des machines dans des usines, concurrence les techniques traditionnelles de tissage à la main du Cachemire.

Facteur aggravant, les conséquences du changement climatique se font sentir sur ces plaines de hautes montagnes. Des hivers plus rudes et des étés encore plus secs poussent les familles à quitter leur mode de vie nomade pour s’urbaniser.

Même si le pashmina des hauts plateaux himalayens a encore de belles heures devant lui, c’est toute la filière qui doit repenser son mode de vie pour s’adapter. Sédentarisation, reconversion… Attirés par une vie moins rude, les jeunes générations de nomades du Ladakh quittent les montagnes pour des terres plus clémentes.

 
 
 

GALLERIE

 
 
 
 
 

Leave a reply


Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *